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La Diane Française

Un nouvel ensemble ?

Plus que cela. Une aventure commune, et une histoire d’amitiés multiples, celles de Stéphanie-Marie Degand, première violoniste en France à franchir la frontière traditionnelle entre musique « ancienne » et « moderne », et à enseigner les deux au Conservatoire de Paris. Devenue l’une des rares cheffes d’orchestre dans le paysage français et mondial, elle s’appuie sur une expérience unique au sein des plus grandes formations spécialisées : Les Arts Florissants, Le Concert d’Astrée, Les Talens Lyriques…

 

Aussi La Diane Française réunit-elle sous sa direction non seulement des compagnons de route, chanteurs et musiciens acclamés, mais aussi des élèves de grandes écoles, dans le cadre d’une formation professionnelle directement intégrée à ses productions. À ce projet artistique et pédagogique s’ajoute une démarche à long terme visant à promouvoir la création, par des commandes aux grands compositeurs d’aujourd’hui, ainsi que l’édition, en partenariat avec des centres de recherche. Un travail d’équipe donc, et une mission : faire vivre la culture et le répertoire français, et à travers eux une longue histoire de liberté, d’ouverture et de poésie.

Interview de Stéphanie-Marie Degand, par Alexis Galpérine.

Alexis Galperine et Stéphanie- Marie  enseignent tous les deux le violon au CNSMDP .
Une amitié est née , et une filiation s’est développée entre ces deux artistes complets autour de leur passion commune pour la musique française. 

L’idée de cette interview croisée est née de la mise en lumière de véritables fils conducteurs dans ce répertoire riche , lors de rencontres régulières durant lesquelles ils ont partagé  leur expérience et certaines découvertes. 

Alexis Galpérine – Comment pourrions-nous définir le projet qui nous réunit, qui porte un nom mystérieux : La Diane Française ? Titre qui plonge dans la mythologie du Grand Siècle mais qui renvoie aussi à un recueil de poèmes d’Aragon chantant l’amour de son pays…

Stéphanie-Marie Degand – Pas de contours trop précis. Aucun enfermement dans une geôle muséale et historiquement circonscrite. Un espace sans frontières temporelles, ouvert aussi sur la création.

 

AG – Pas de frontières temporelles, dis-tu, mais, tout de même, un espace géographique : la France et sa musique.

 

SMD Oui, il s’agit bien d’exalter l’art français, d’en explorer et dévoiler les composantes, complexes et parfois contradictoires, mais reliées entre elles, malgré tout, par une sensibilité globale immédiatement reconnaissable, un esprit inimitable qui transcende les particularismes des époques et des modes, qui les unifie en quelque sorte..

 

AG – On ne nous a pas attendus pour tenter l’opération, pour jouer cette musique et en analyser les différents aspects…

 

SMD Nous n’avons pas la prétention d’être pionniers en la matière, mais il s’agit tout de même, si ce n’est d’innover, du moins d’approfondir, d’ouvrir des perspectives nouvelles entre passé et avenir, bref de donner un maximum de clefs pour jouir d’un art singulier.

 

AG – La Diane Française, si je te suis bien, ne saurait se réduire à une programmation d’œuvres françaises, connues ou méconnues, portées par un discours « informé », comme on dit aujourd’hui… Je reviens donc à ma question initiale : de quoi s’agit-il exactement ?

 

SMD Notre Diane sera un outil, si l’on veut, pour façonner les clefs qui ouvrent le portail d’un domaine. Mais peut-être sera-ce simplement une adresse… Oui, j’aime bien ce mot et son double sens…

 

AG – Lieu de rendez-vous ou agilité du corps et de l’esprit…

 

SMD – Exactement. C’est ce que j’ai voulu dire. Il s’agit, en vérité, de réunir des gens passionnés par un sujet et surtout par la poursuite d’un bel objet : concerts, enregistrements, échanges d’idées et de sonorités… entre musiciens (compositeurs et interprètes), luthiers, musicologues, mais aussi écrivains et gens venus du théâtre ou de la danse ; ou simples mélomanes enthousiastes, désireux d’écouter autant que de comprendre.

 

AG – J’ai dit qu’on ne nous avait pas attendus pour creuser un tel sillon, mais maintenant je cerne mieux les contours du projet, dont la singularité est liée à l’avènement d’une génération : la tienne.

 

SMD Que veux-tu dire ?

 

AG – Tu es d’une génération (à peu près vingt ans de moins que moi) qui, plus que jamais, refuse les ghettos. Non seulement le cantonnement dans des tranches d’histoire, mais aussi dans des rôles bien définis, ceux qu’on a distribués au fil du temps, au cours du développement de notre instrument, le violon. Tu me sembles même être première de cordée dans l’évasion des champs clos, puisque tu es une violoniste reconnue du répertoire des Anciens qui, par ailleurs, joue Brahms, Schönberg ou Dutilleux, ou Mantovani. On voit se dessiner un nouveau profil d’interprète. Cependant, reconnais avec moi que ce n’est pas encore la norme. Loin de là.

 

SMD Il est vrai que j’ai toujours refusé les barrières. Je n’ai jamais cédé sur les interdits.

AG – Depuis quand ?

 

SMD Depuis l’enfance ou presque. Que n’ai-je entendu cette rengaine : « Ma petite, il faut choisir. On ne peut faire du baroque et jouer Tchaïkovsky, faire de l’orchestre et exécuter un concerto. Ou passer du premier violon au second dans un quatuor. Il convient de jouer assis ou debout ! » Mais moi, toute jeune j’adorais l’orchestre ! Je ne voyais pas de différence avec des rôles plus exposés, plus solistiques. C’était toujours faire de la musique, point à la ligne ! Et je ne me laissais pas faire ! Tu as raison de dire qu’il ne s’agit pas seulement d’un découpage en chapitres fermés de l’histoire de la musique, mais aussi d’un partage des rôles, d’un « casting », dirait-on au cinéma, qui ne me convenait pas du tout.

 

AG – Tu connais ma marotte. J’ai toujours insisté sur une idée simple : les interprètes comme les compositeurs s’inscrivent dan l’Histoire. Nous ne parlons pas seulement d’une évolution dans l’art de l’interprétation, telle qu’elle nous est révélée par les enregistrements d’archives, mais aussi d’une évolution des rôles, c’est à dire des représentations du musicien sur scène, aux yeux du public et surtout à ses propres yeux. C’est pour cela que j’ai parlé d’une évolution générationnelle, même si – je le répète – tu te situes plutôt aux avant-postes du processus.

SMD Je n’ai nulle volonté orgueilleuse de représenter une avant-garde. J’ai simplement le désir de ne pas me refuser certaines gourmandises ! Et je ne vois pas pourquoi Debussy et Ravel m’interdiraient l’accès, violon en main, à Couperin et Rameau.

 

AG – L’exemple est bien choisi. Non seulement ils ne te l’interdiraient pas, mais nul doute qu’ils t’encourageraient dans ta démarche !

 

SMD Tu parles de génération, mais toi même tu as refusé les mises en ghetto, et ton parcours est diversifié et atypique.

 

AG – Oui, mais pas de la même manière. Je crois, par exemple, avoir acquis une bonne compréhension du langage des Anciens, notamment de Bach, mais cela reste limité, et un Lully, soit dit en passant, est relativement terra incognita pour moi, du point de vue de la pratique violonistique. Et mon approche physique d’un  archet pré Tourte ou d’un violon barré à l’ancienne tient plus de l’expérimentation émerveillée que d’une maîtrise raisonnée. C’est très différent pour ta génération, nous l’avons assez dit… Pour résumer les choses, ou l’évolution des choses, la seconde partie du XXème siècle a bouleversé radicalement les canons habituels de notre métier, tous hérités du XIXème siècle. L’extension du répertoire, en amont (avancées musicologiques) et en aval (données nouvelles introduites par la modernité musicale) a redistribué les cartes au sein de la profession et de la vocation des instrumentistes. La transformation rapide du paysage musical a pu entrainer des pertes de repères, une angoisse devant un risque de dispersion des savoirs. Alors  est venu le temps de « spécialistes » (de la musique ancienne, de la musique moderne, du grand répertoire romantique, que sais-je encore…), qui est une autre façon de créer des ghettos. Et c’est précisément ça que tu refuses.

SMD Tu éclaires bien les perspectives de ces évolutions des esprits et des pratiques ; des évolutions qui imposent de rudes exigences, mais à mes yeux inévitables.

 

AG – Eh oui ! Un minimum de culture n’est plus facultatif pour les violonistes d’aujourd’hui, et aussi et surtout pour leurs professeurs. Nous attacher à cet aspect des choses est la tâche qui nous incombe, que nous essayons de mener à bien au CNSM. Et puisque nous abordons l’enseignement, restons sur le sujet. Depuis quand enseignes-tu ?

 

SMD J’ai envie de te répondre : depuis toujours ! Ce qui n’est pas tout à fait exact, bien sûr, mais j’ai, très tôt dans ma vie, éprouvé le besoin d’enseigner. Là aussi je me suis heurtée au cloisonnement. J’ai même entendu : « Ne dis pas trop que tu es professeur, on croira que tu as renoncé à la scène !!! »

 

AG – Passons… Sur la question du décloisonnement, tu refuses aussi le violon « tous terrains », celui de ces virtuoses incultes qui passent de Corelli à Boulez sans changer les pneus de leur Range Rover, c’est à dire qui appliquent sans discernement les mêmes recettes techniques et esthétiques à tous les univers musicaux, sans éprouver le besoin d’approfondir le sens des langages instrumentaux et ce qu’ils nous disent.

 

SMD C’est l’effet néfaste de la mondialisation des échanges : une sorte de formatage, d’uniformisation générale, de disparition progressive des cachets spécifiques des Ecoles et du substrat poétique dont elles étaient les traductrices.

AG – Un double mouvement contradictoire s’est mis en place : d’un côté l’uniformisation des styles et des modes de jeu, de l’autre la spécialisation dans un domaine précis, conséquence directe le l’extension du répertoire. Deux choses – j’y reviens - que tu rejettes absolument. Tu passes des instruments anciens aux instruments modernes, tu touches même l’alto ; et quand un William Christie doute de la possibilité de jouer à la fois Marin Marais et Brahms, tu as à cœur de lui démontrer la faisabilité de la chose.

 

SMD Il a accepté de bonne grâce de se rendre à mon point de vue ! Tu as mis en avant mes refus, mais je dois aussi parler de la tolérance, et même de la bienveillance, de plusieurs de mes maîtres, notamment Jean-Walter Audoli, mon premier professeur à Caen, qui a été exemplaire, et aussi Jacques Ghestem, au CNSM, dont l’ouverture d’esprit n’a jamais été prise en défaut. Une ouverture, chez eux, qui se mariait sans heurt avec des traditions dont ils étaient les héritiers et qu’ils transmettaient avec une rigueur sans faille.

 

AG – Je me souviens que Devy Erlih opposait toujours tradition et habitude. D’un côté la noble lignée de la transmission des savoirs, ouverte sur un imaginaire musical en liberté, et de l’autre la répétitivité stérile de schémas sclérosés devenus des outils ébréchés, coupés de leur fonction et de leur finalité.

 

SMD On ne saurait mieux dire.

 

AG – La musique française est certainement un terrain privilégié pour suivre la trame de l’évolution de notre instrument, et plus généralement sur ce qu’on lui fait dire. En effet, ce n’est pas faire preuve de chauvinisme que de distinguer la place de Paris comme épicentre de cette histoire.

 

SMD Je vois où tu veux en venir…

 

AG – Depuis l’arrivée des premiers violonistes italiens à la cour de Savoie et à la cour de François 1er, en passant par les Violons du Roy de Lully, la Querelle des Italiens et la guerre entre « lullystes » et « corellistes », la Querelle des Bouffons qui lance le primat de la mélodie, la naissance du Conservatoire et l’héritage Viotti (autre passage de flambeau entre l’Italie et la France)…

 

SMD … et le début de la mythique Ecole franco-belge qui en découle, appelée à étendre son influence sur tout le continent…

 

AG – … L’heure des Kreutzer, Baillot, Rode, Habeneck, Bériot, Vieuxtemps…

 

SMD … qui conduit à Ysaÿe, Sarasate et au prodigieux réveil de la musique instrumentale française après la guerre de 187o.

 

AG – Je compte sur toi pour préciser la nature d’une hypothétique « identité » française, et plus spécifiquement des caractères d’un violon français. Peut-on apercevoir une sorte de fil rouge qui courrait tout au long de cette histoire, sans se briser dans le passage entre l’Ancien Régime et les Temps Modernes ?

 

SMD Ce sera peut-être une des missions de notre Diane : tenter de repérer l’existence de ce fil rouge, et surtout d’en examiner les fibres, en débordant du cadre de notre instrument.

 

AG – Ce ne sera pas facultatif. J’aimerais, si tu le veux bien, rappeler certains lieux communs qui traînent sur la France et sa musique. Le premier affirme que notre pays n’est pas musicien. Il serait essentiellement une terre littéraire, à la différence de l’Allemagne, patrie de la musique et de la philosophie.

 

SMD Nous ne contesterons certainement pas la position suréminente de l’Allemagne sur la scène musicale !

 

AG – Ce qui serait effectivement du plus grand ridicule ! Une image me revient en mémoire, celle de l’officier allemand dans Le Silence de la Mer de Vercors. Il pose le regard sur la bibliothèque de ses hôtes murés dans le mutisme, et s’émerveille du « pays des livres ». Et il ajoute que chez lui la bibliothèque serait remplie avec des partitions.

 

SMD – Une très belle scène qui contient, dans sa dimension symbolique, une part indéniable de vérité.

 

AG – Autre cliché : la France et son art seraient principalement élégants, jamais lourds, mais parfois insupportablement légers et en opposition avec la « profondeur » germanique.

 

SMD Des catégories, certainement, qu’il convient d’affiner ! Quittons les clichés, même si l’on peut penser qu’ils ne sont pas innocents, et revenons aux choses sérieuses. La France pays de littérature, oui, c’est certain, et il est vrai que notre musique est souvent associée très intimement à l’allié littéraire. On trouve en elle une célébration de l’esprit sous toutes ses formes. Elle est par ailleurs, comme toute musique, sous toutes les latitudes, une émanation de la langue, de ses accents et de ses sonorités. Et chez les Anciens – c’est certainement vrai dans le monde du violon – elle est directement reliée à l’âme de la danse.

 

AG – On retrouve là une triade fameuse : les Français et la danse, le ben cantare  des Italiens, et la veine polyphonique et contrapuntique germanique, toujours nostalgique de l’orgue.

 

SMD Il convient d’ajouter à l’âme de la danse le prestige incomparable de l’harmonie, défendue par Rameau et combattue par Rousseau, qu’on retrouvera dans toute sa gloire à la fin du XIXème siècle.

 

AG – Célébration en pleine lumière de l’Harmonie Universelle (Mersenne) chez les Anciens, et vertige « proustien », aux confins extrêmes de l’inconscient, chez les musiciens du tournant du XXème siècle. Le clairement énoncé des jardins de Le Nôtre et le « flou » des Impressionnistes… Vraie ou fausse contradiction que réconcilie le concept de Lumières…

 

SMD …qui résout l’équation dans le génie de la langue. Peut-être s’agit-il, dans l’art français, essentiellement du parlé : une voix et une couleur de cette voix, qui exigent le sens mais qui, dans un même temps, vont aussi au delà du sens premier, en dévoilent les doubles fonds secrets précisément par la musicalité de la langue.

 

AG – Parlé, couleurs (jusque dans le descriptif tout à la fois pictural et musical), sens premier et second, danse du corps et de l’esprit… on commence à percevoir le décor et les champs d’exploration de ta Diane française. L’Oeil écoute, disait Claudel… Il nous faut, à ce stade, parler de ta passion précoce pour l’opéra, notamment – ce qui ne va pas de soi – l’opéra français. Tu t’es même mise à la direction…

 

SMD Je suis nourrie par Atys de Lully et par Rameau. Et aussi – je vais te surprendre – par les Leçons de Ténèbres de Couperin.

 

AG – Tu ne me surprends pas tant que cela…

 

SMD Je crois que c’est mon rapport à la couleur vocale qui a déterminé ma vocation et qui, sans doute, a entrainé une dilection pour la musique française. Au fond, depuis toujours, pour moi, danser, dire et chanter, c’est jouer du violon. Et l’archet français dessine dans l’espace, précise une diction et chante.

 

 

AG – Il n’y a rien à ajouter. Tu as tout dit avec ces derniers mots.

Traçons tout de même, rapidement, deux lignes de post scriptum : on va nous suspecter de creuser une fois de plus l’ornière du nationalisme, de flirter avec le thème dangereux, toujours sujet à caution, de l’Identité.

 

SMD L’identité brandie comme un slogan est une écorce vide, une caisse de résonance dans laquelle se répercutent les échos de la vanité et de l’imposture. Et tous les gens qui nous rejoignent sont à mille lieues de passions aussi basses. La présence d’une âme de la France s’éprouve, s’observe, se constate. Elle ne se décrète pas.